Téhéran 2010, c’est comme Prague 1968
Par Olivier Kempf le jeudi, janvier 7 2010, 22:35 - Iran - Lien permanent
A lire dans le Nouvel observateur de ce jour, l’article sur l’ordre des pasdarans fait inévitablement surgir des analogies. En effet, la militarisation du régime, au travers des « pasdaran », les gardiens de la révolution, fait penser à l’abandon de plus en plus net du prétexte musulman.

En clair, la mise au pas qui s’annonce rappelle la mise au pas des pays de l’est dans l’orbite de l’URSS communiste. Mais Téhéran 2009 ne s’assimile pas à Budapest en 1956 : c'est plutôt Prague en 1968. En effet, l’affirmation de la doctrine Brejnev a surtout signifié une chose : à partir de là, plus personne n’a cru que le communisme pouvait constituer un système viable de gouvernement. Le « socialisme à visage humain » disparaissait pour toujours comme option. Le communisme n'était plus qu'oppression.

Ce qui signifie que la remise au pas probable qui s’annonce en Iran, et qui se fera par la violence armée, assurera au pouvoir l’ordre. Mais ce monopole de la violence ne sera plus légitime. Surtout, c’est l’idée d’une révolution musulmane qui sera définitivement atteinte. Ce sera simultanément la mise sous le boisseau des aspirations populaires en Iran, et de l’islamisme comme modèle pour les pays voisins.
L'islamisme est condamné, comme le fut le communisme.
O. Kempf


Commentaires
Cette analyse est très intéressante, et contient sa bonne part de "plausibilité" (?). Mais elle omet un point... énorme : l'Iran (et sa révolution islamiste) sont chi'ites ! Par conséquent, les sunnites - comme, par exemple, les djihadistes et autres "Al Qaida" - pourraient très bien ne pas se sentir concernés par ce déclin (et au contraire le souhaiter, ou tout au moins s'en réjouir). Ils pourraient même contribuer à sa chute, et pourquoi pas avec l'aide occidentale, d'ailleurs ! L'échiquier géostratégique adore - si je puis me permettre - le "billard" à cinq bandes" et autres jeux particulièrement retors, cyniques et paradoxaux. N'oublions pas qu'un an ou deux avant le 11/9, l'Iran et l'Afghanistan taliban avaient failli entrer en guerre l'un contre l'autre ; et n'oublions pas la sanglante guerre sunnites/chi'ites dans l'Irak de ces dernières années.
EGEA : tu as raison de préciser; Toutefois, 1/ la "révolution islamique" de 1979 demeure un symbole qui a marqué toutes la région 2/ on a pu évoquer, ces derniers mois, la possible alliance de chiites et de sunnites sur le principe d'un islamisme conquérant et anti-occidental : admettons, à rebours, que l'échec rejaillirait pareillement sur les deux.
Cela suppose que l'islam politique chiite soit considéré comme un modèle de régime islamiste par les autres. Est-ce évident? L'islamisme sunnite ne peut-il pas survivre malgré l'échec de la version chiite?
EGEA : cf commentaire de Laurent, et ma réponse
@ Olivier,
Très bien vu.
Et le plus dingue dans tout ça, c'est que ces jeunes iraniens tendance Web 2.0 sont soutenus par leurs parents qui crurent autrefois à la révolution islamique de 1979.
Cordialement
Vous y allez un peu vite, non? L'islamisme serait condamné, de même que le communisme le fut, en suite de la répression des foules... votre avis semble trop naïf, excusez moi. comme si quelques gros titres dans les médias occidentaux allaient faire chanceler le gouvernement iranien... Il y a déjà une différence notable avec Prague: ce sont les iraniens qui répriment les iraniens, et non les chars étrangers qui entrent dans la capitale iranienne. De plus, le monopole de la violence est toujours légitime pour la population iranienne, au moins pour ceux qui la trouvaient déjà légitime auparavant.
De manière plus philosophique, vous dîtes que le communisme est condamné, mais condamné par qui? par vous, occidental? par les occidentaux? la démocratie à l'occidentale et les divers systèmes économiques occidentaux sont viables depuis cent ans parce que personne n'a pu les condamner jusqu'à présent et parce qu'il y avait 2 continents et demi(l'Asie, l'Afrique, l'Amérique du Sud) pour absorber les perturbations et les abus du continent et demi(l'Europe et l'Amérique du Nord) qui souhaite établir "la démocratie" partout et croit dur comme fer (en tout ca la France) à l'universalité de son modèle.
Dans le cas présent, je crois qu'il faut se méfier des analogies grossières (je n'ai pas dit "grotesques"), telles Téhéran 2010-Prague 68. D'abord, les iraniens(ou perses) ont une histoire solide et millénaire différente de l'histoire tchèque ou russe. Ensuite, leur culture est très différente, notamment leur acceptation de la mort et de la violence, comme il est régulièrement rappelé sur les blogs de alliance géostratégique. Enfin, il me semble que les motifs de contestation sont différents à Téhéran qu'à Prague. mai 68 à Prague, c'était un mouvement pacifiste si je ne me trompe tandis que Teheran2010,non.
Par ailleurs, si on veut se fournir dans l'analogie, on n'a qu'à se rappeler de Tien an Men 1989, la guerre des Boers fin du XIXème, les mutineries de 1917, les intifada dans les années 90 et 00, l'ETA en France et en Espagne depuis 40 ans, la répression des chouans dans les années 1790.
Est-ce que le pouvoir du parti communiste chinois s'est affaibli? est-ce que l'empire britannique a cédé l'Afrique du Sud dans les années 1910? est-ce que l'armée française a cessé d'envoyer les soldats se faire tuer pour faire du chiffre? est-ce que l'état israélien est plus en danger qu'auparavant? est-ce que les états français et espagnol sont condamnés dans les régions "basques"? Est-ce que l'état français est en faillite en Bretagne?
je ne crois pas mais je peux me tromper
EGEA : fichtre, que voici une vigoureuse et authentique réaction. Qui amène de ma part quelques commentaires.
1/ J'adore quand on me traite de naïf. C'est finalement assez rare. Mais au fond, vous avez raison : je suis très candide. Et d'une certaine façon, fier de cette innocence qui me donne la gourmandise de m'intéresser aux autres, et d'essayer de les comprendre : vous reconnaîtrez que devant l'énormité de l'illusion, cela puisse être considéré comme de la naïveté. Mais cessons là ces badineries : je me méfie en fait de ces qualifications (candide, idiot, que sais-je) qui sont toujours le prémisse de l'invective et au-delà . Bref, je ne veux pas polémiquer, mais débattre.
2/ Comparaison n'est pas raison : il va de soi que les conditions de Prague et de Téhéran sont radicalement différentes : c'est même tellement évident que je n'ai pas cru devoir le préciser. Car au fond, la comparaison porte sur autre chose : que la répression d'un mouvement qu'on appellera populaire (car je ne suis pas sûr que dans un cas comme ans l'autre il faille parler de démocratique), quelle que soit la façon dont elle s'exerce, atteint non seulement le mouvement en question, mais surtout les principes dont se targue le réprimant pour justifier sa répression.
En clair, la différence entre Budapest 56 et Prague 68, c'est qu'après Budapest, on pouvait continuer de croire au communisme, en estimant que l'échec était dû à une mauvaise manœuvre des réformistes hongrois (précisément, avoir déclaré leur neutralité et voulu sortir du PAVA) ; après Prague, plus personne n'a ces illusions : l'idéal communisme perd définitivement de son aura (même si certains trotskistes veulent expliquer qu'il s'agit de stalinisme et qu'il y a d'autres modèles ailleurs, chinois ou cubains ou ...).
Si les pasdarans prennent la décision de réprimer (et le chemin paraît, malheureusement, fort engagé), s'en sera de même avec la révolution islamique : jusqu'à présent, quoiqu'on en dise, elle conservait une certaine légitimité, aux yeux des musulmans (les arabes, et les autres) même si elle était une expérience chiite. Bien que chiites, ils participent à l'Uma. Du moment où la répression s'abat, la république islamique ne devient qu'une vulgaire tyrannie : au fond, pas bien différente des autres régimes environnants, tout aussi despotiques d'ailleurs. La conséquence est la suivante : l'islamisme n'est plus un modèle politique (sauf dans le rêve de quelques exaltés : l'équivalent des trotskistes autrefois).
3/ Pour le reste, comparaison n'est pas raison, et je ne veux pas entrer dans le détail de toutes les répressions (à supposer que tous les exemples que vous citez soient des répressions : autre (grand) débat).
4/ Enfin, vous soulevez une dernière question, celle de la légitimité que vous dites, si je vous comprends bien, occidentale. C'est bien pour cela que je fais attention à ne pas parler, en l'espèce, de démocratie. Que je vous suis tout à fait sur l'examen que l'on peut porter sur les valeurs occidentales (je crois qu'Egéa s'en fait régulièrement l'écho). Quant à la question de la légitimité, je parle du principe politique, sans évoquer ici la question de son incarnation historique.... La légitimité est essentielle au pouvoir politique pour durer. Bref, ne m'accusez pas de positions que je n'ai pas tenues.
En espérant que cela a répondu à vos questions...
D'abord, je vous remercie de m'avoir répondu.
Ensuite, je conteste toujours votre position, croire que la révolution islamique vient de perdre sa légitimité en suite directe de la répression du mouvement populaire ( remarque: populaire marginal? populaire massif? ).
Vous dîtes que "la répression ...atteint non seulement ... pour justifier sa répression". C'est le principe de la violence légitime. La violence exercée par les forces de police ou paramilitaires (pasdarans ou autres) est fondamentalement condamnable par tout un chacun en tant que violence mais elle est légitimée parce qu'elle est étatique, de même qu'une charge de CRS en France est condamnable pour sa violence mais est légitimée parce que les CRS sont les compagnies Républicaines de sécurité, justement. Cette manière de clamer la fin de l'islamisme révolutionnaire parce qu'il y a eu une répression est assez... j'allais dire naïve mais je dirai plutôt qu'elle me choque. On fait semblant ainsi de mettre tout le monde sur un pied d'égalité: les forces étatiques et les mouvements civils de contestation. Alors qu'elle ne sont pas égales, ni en droits ni en devoirs. si vous attaquez un policier en uniforme, vous prenez 15 ans. attendez la fin de son service et vous ne prendrez que 3 ans (ou 6 ans si vous êtes basané à mon avis, mais c'est un autre débat sur la justice française). Ainsi la répression violente en Iran ne changera à elle seul rien. C'est la force du mouvement contestataire qui fera changer quelque chose.
Sans être un spécialiste de l'iran, j'ai déjà eu l'occasion de parler avec des iraniens d'âges divers, émigrés à divers moments hors d'Iran. Ils sont dans leur grande majorité nié toute affection pour le régime "révolutionnaire islamique". Ils le considèrent comme une dictature, avant comme après la répression. Tous ceux qui ont perdu des proches après les chasses à l'homme dans l'après-révolution ou ceux qui ont perdu de proches pendant la guerre Iran-Irak ne se font guère d'illusions sur le régime depuis belle-lurette. Ils ont simplement toujours eu peur de contester. Les autres, ceux qui profitent du régime, le trouvent toujours légitime, avant comme après la répression, peut-être même plus encore après. En fait, on va assister au plus à une radicalisation des partis, comme dans n'importe quel état où les intérêts de chacun divergent et où le chef finit renversé, démocratiquement ou pas. Sans pour autant remettre en cause le régime "révolutionnaire iranien".
En fait, je crois que cette idée du discrédit du régime iranien touche un débat strictement occidental, voire français. On a laissé l'Iran tranquille depuis sa Révolution, il faut dire que Khomeini avait fait sa formation étudiante et forgé sa posture politique en France. Aujourd'hui, alors que l'Iran veut s'imposer, les pays occidentaux veulent freiner ce pays à tout prix. Et la première étape est de le diaboliser aux yeux de l'opinion publique occidentale.
Il y a déjà eu de nombreuses révolutions islamiques à travers le monde, proclamées comme telles ou semblables, qui ont débouché sur l'établissement d'un état d'inspiration islamique/musulmane. Est-ce que ce sont les bons mots? je ne sais pas. Je veux parler en somme d'un état fixant l'islam comme religion d'état: la Libye, le Pakistan, l'Afghanistan, le Nigeria, pour ne citer qu'eux. Ils ont tous réprimé des mouvements contestataires à un moment ou à un autre et pourtant, ces états islamiques existent encore et d'autres révolutions islamiques ont eu lieu ensuite.
Ainsi, je ne crois pas du tout à cette idée de la perte de légitimité du régime révolutionnaire islamique, ni auprès des iraniens, ni auprès des musulmans du monde entier. En tout cas, cette perte de légitimité , si elle lieu, ne sera pas le fait de la répression violente des pasdarans mais plutôt du lobbying occidental et de la machine médiatique.
espérant avoir apporté un avis constructif au débat, je vous salue
PS: c'est votre avis que j'avais qualifié de naïf, pas vous ou votre en blog en général. naïf n'est ni insultant, ni forcément méprisant. un peu péjoratif dans le contexte certes, mais... si on ne peut plus sortir du politiquement correct et s'épargner la flatterie, même sur un blog internet, que reste t-il de cette liberté d'expression permise à chaque citoyen français d'après la Constitution? pas de quoi le légitimer plus longtemps.;-)
EGEA : liberté d'expression et débat, je crois qu'on y est. Vos arguments sont cohérents pour fonder une opinion, qui vaut tout à fait la mienne. Je crois cependant que, s'il y a toujours eu une méfiance occidentale envers l'Iran islamique, (cf. le soutien à Khatami il y a six ans) ce qui change aujorud'hui tietnt quand même à la persistance du mouvement d'opposition, et à sa volonté de défiler. C'est quand même la première fois qu'on voit la rue s'affronter aux forces de l'ordre : ce n'est pas anodin. D'où la question de la légitimité, qu est différente de la légalité. Cette distinction, classique en sciences politiques, prend tout son sens aujorud'hui. Vous dite que la répression actuelle est légitime : je conviens qu'elle est légale (le pouvoir a la base légale de la répression de la contestation, et il faut lui rendre justice, il tente "relativement" d'éviter d'aller trop loin, justement pour conserver un semblant de légitimité). MAis cette légalité ne suffit pas toujours à la légitimité : débat connu en France, souvenez-vous de la controverse Pétain De Gaulle au cours de l'occupation. Enfin, je ne consteste pas qu'il y ait d'autres Etats musulmans : mais il ne s'agit pas, comme vous le prétendez, de révolution islamique.
Bien cordialement, en vous remerciant de ce débat.