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Un peuple et son roi

Nous l'attendions depuis... 2011 : le dernier film de Pierre Schoeller vient de sortir. Pierre Schoeller est l’auteur de "L'exercice de l’État", film dont nous avions dit à l'époque le plus grand bien (voir ici). Nous étions impatient de vérifier que l'opus suivant serait de la même qualité. Il l'est, avec pourtant des variations qui en font un film différent du premier, même si la réflexion politique sous-jacente est elle aussi remarquable.

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Disons d'abord ce que le film n'est pas : ni une biographie des derniers jours de Louis XVI, ni une histoire de la Révolution française. Bien sûr, le film comporte des éléments de ces deux thèmes mais là n'est pas son sujet. Le titre dit tout, finalement : centré sur le peuple, le film cherche à montrer l'évolution du regard du peuple sur son roi. Voici mis en scène le net processus de distanciation à multiples registres entre un peuple (aujourd'hui, on dirait l'opinion publique) et son chef de l’État (avec plusieurs dimensions évidentes : sacrées, mythiques, psychologiques -père du peuple, comme Louis XII - ,...).

Le peuple donc, centré sur une famille élargie du faubourg Saint-Antoine. Confessons que le début est un peu laborieux et qu'on se met à craindre une symbolique trop lourde avec la lumière apparaissant dans la rue, à mesure que les ouvriers font tomber les créneaux de la Bastille. Heureusement, ce style ne dure pas. Le chef de famille n'est pas le père (puisque rappelons-le, le père est le Roi, symboliquement), mais "l'Oncle", formidable Olivier Gourmet que l'on retrouve avec plaisir, sept ans après son rôle de ministre dans l'exercice de l’État. L'intérêt porté à une famille du faubourg permet de suivre les évolutions des consciences et les débats politiques, mais aussi familiaux ou spirituels (car la question de la relation religieuse n'est bien sûr pas absente, même si elle n'est traitée qu'à petites touches).

Le Roi, porté par un Laurent Lafitte crédible, semble distant. Il doit prononcer dix répliques sur l'ensemble du film : non que c'est un personnage secondaire mais justement, son silence dit tout de sa difficulté politique.... même si une larme coulant lors de la signature d'une première Constitution montre une conscience nette du processus en cours, ou surtout un cauchemar (P. Schoeller aime les rêves, on l'a vu dans son opus précédent) où il est aux abois devant les reproches de ses aïeux (Louis XIV, Henri IV et Louis XI) de trahir l'héritage : la puissance, le cynisme et la ruse reprochent à ce Roi débonnaire de ne pas peser sur les événements. Au fond, il se laisse mener par eux et n'a plus de cours sur les événements... métaphore des dirigeants contemporains et reprise de la thématique de l'exercice de l’État.

Voici alors le troisième personnage, celui qui n'est pas indiqué dans le titre et qui occupe un rôle central : l'Assemblée nationale dont on suit les débats successifs au manège (mais aussi les lobbies et groupes d'influence, avec la mise en scène du club des Cordeliers). Marat est terrifiant de vulgarité, beaucoup plus qu'un Robespierre habituellement caricaturé et traité ici comme un glacial intellectuel, se contrôlant en permanence. L'Assemblée qui se transforme en Convention est le lieu des débats, elle est le troisième personnage du film, elle aussi à plusieurs voix, comme le peuple qui assiste des tribunes. Certes, quelques épisodes de la Révolution sont mis en scène (la marche des femmes sur Versailles, les événements du 10 août) et si on voit que Paris et ses habitants pèsent sur le cours politique, là n'est au fond pas ce qui intéresse P. Schoeller.

Les débats législatifs et politiques, leur lente articulation et évolution, la cristallisation d'idéologies successives, la montée en puissance d'un "populisme" (de gauche !) constituent finalement le troisième ressort de ce film : quid de la médiation entre un peuple et son chef d’État ? quid des "représentants", quel est leur rôle ? Comment refléter idées et évolutions du peuple dans un débat public où les outrances trouvent finalement à prendre le pas sur le bien commun, annihilant toute action publique ? Comment articuler "sur les deux jambes", comme le dit un député, le législatif et l'exécutif, pour obtenir l'équilibre ? Questions d'époque, questions bien contemporaines... Elles passionnent le peuple et laisse le Roi indifférent, fataliste qu'il est de son propre destin. Pas besoin de Roi dans une République ? mais après ? les questions demeurent et sont toujours contemporaines.

Voici donc un film assez littéraire, imprégné de philosophie politique, servi par une mise en image raffinée et des jeux d'acteurs sobres. Disons le mot : un des meilleurs films sur la Révolution française. On ne saurait pourtant le réduire à un film d'histoire : là n'est pas l'ambition du réalisateur, qui a voulu se servir de cet arrière-plan pour continuer son interrogation politique sur la pratique du pouvoir. Convenons qu'il ne transporte pas au premier abord mais qu'il convertit peu à peu, au point d'en sortir convaincu.

O. Kempf

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